Les DGLFI, symptôme d’un individualisme qui gangrène le monde du logiciel libre ?

Commençons par définir l’acronyme : Distributions GNU/Linux Franchement Inutiles.

Cela fait environ 2 ans et des bananes – au moment où je rédige cet article – le 12 septembre 2018 – que je fais une série de vidéos sur ce phénomène.

Il y a de tout dans ce domaine. Les principales sous-catégories ?

  1. Celles qui partent d’une base donnée et qui modifie la charte graphique, un peu la logithèque, et puis c’est tout. Je les surnomme les « 3 pages de pdf à suivre ».
  2. Celles qui reprennent le mantra d’Iznogoud, et qui recopie la recette de l’originale pour la reproduire en moins bien. On peut citer la feu (??) Cubuntu (Ubuntu + Cinnamon donc la base de la LinuxMint) ou encore la Namib GNU/Linux (une base Archlinux avec tous les outils de Manjaro repompés)
  3. Celles qui sont les doublons, triplons ou x-tuplons de distributions déjà existantes

Je vais revenir plus longuements sur ces projets « parasites ». J’en ai eu un récemment sous la souris, la CloverOS, qui est une base Gentoo Linux précompilée installable rapidement. Il faudra m’expliquer son intérêt – dans l’absolu – par rapport à une Redcore Linux (qui reprend la même recette modulo l’environnement supporté) ou par rapport à une Calculate Linux (qui est plus orientée monde professionnel).

J’en ai fait une vidéo, disponible ci-dessous :

Comme vous avez pu le voir, outre le fait que le projet est encore immature sur certains plans, son intérêt se résume à quoi ? Proposer une session fvwm personnalisée ? 🙂

Le monde des distributions GNU/Linux est digne d’un champ de bataille de la première guerre mondiale. Distrowatch qui est souvent critiqué pour son classement de curiosité propose des statistiques qui sont basés sur des faits, celles des fiches créées sur le site et qui répertorie en gros le nombre de projets ayant existé depuis 2002, date de naissance de Distrowatch.

Pour la gazette du 10 septembre 2018, on apprend ceci :

Number of all distributions in the database: 894
Number of active distributions in the database: 307
Number of dormant distributions: 57
Number of discontinued distributions: 530
Number of distributions on the waiting list: 160
Number of distributions waiting for evaluation: 45

Près de 900 distributions indexées en 12 ans et 59,28% sont mortes. 6,37% dans le coma. Ce qui n’est pas des plus joyeux. Et 160 attendent leur tour. Si toutes les distributions étaient indexées du jour au lendemain, on dépasserait aisément le millier de références. Y a pas comme un problème ?

Heureusement sur les 160, seulement 45 pourraient être intégrées rapidement. Ouf !

Mais il y a d’autres statistiques qui sont plus marrantes par rapport à ce récapitulatif. Si vous pensez que 160 projets en attente, c’est énorme, c’est rien ou presque.

Il faut remonter à avril 2014 pour assister un sacré nettoyage. Le 14 avril 2014, il y avait 350 projets sur la liste d’attente.

Je m’étais alors attaqué à la liste pour voir quels étaient encore les projets en vie… La purge fut digne d’un nettoyage de printemps. En effet, dans la gazette du 21 avril 2014, il n’y avait plus que… 266 projets en attente… Soit une baisse d’environ 24% avec la disparition de 84 projets.

J’ignore combien de DGLFI étaient dans le lot. Mais cela me fait poser une question et écrire des grossièretés : sur X projets doublons, combien pourraient mutualiser les efforts ? Combien d’équipes pourraient fusionner ?

J’ai l’impression qu’on est face à un individualisme chronique assaisonné d’une dose de « Stallmanisme ». En gros, sur les 4 libertés fondamentales du logiciel libre, une est utilisée sans prise de recul, la liberté 3 qui déclare :

la liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3) ; en faisant cela, vous donnez à toute la communauté une possibilité de profiter de vos changements ; l’accès au code source est une condition nécessaire.

Avant qu’on me dise que je suis un mauvais libriste car j’ose critiquer l’utilisation abusive de la liberté 3, je vais vous poser une question : est-il obligatoire de sauter d’un pont avec un élastique aux pieds car cela est possible ? 🙂

Bien sûr que non, et mon exemple était volontairement caricatural.
Je ne dis pas que les personnes qui pensent avoir pondu la distribution ultime en parlent et se rajoute sur la liste d’attente de Distrowatch, mais qu’elles se demandent si elles ne pourraient pas être plus utiles au reste du monde libre en se rapprochant de projets mieux établis qui ont des caractéristiques communes avec leurs productions ?

Combien de distributions souffrent d’un manque de main d’oeuvre pour survivre ? Ou qui en sont mortes, comme la RevengeOS qui cherchait de l’aide en octobre 2017 ? Il y aura toujours des projets proches mais irréconciliables : je pense aux deux soeurs ennemies, filles de la distribution magique.

Des termes comme coopération, mutualisation des efforts, rapprochements de projets quasi-identiques sont des grossièretés dans le monde du libre en 2018 ? Vu le nombre de distributions qui se multiplient comme des bactéries sur un milieu de culture, on peut le craindre.

À croire qu’un proverbe comme « L’union fait la force » ne semble pas être reconnu dans le monde linuxien.

Malheureusement 🙁

Ah, la réinvention continuelle de la roue, mal gangrenant le monde linuxien :(

S’il y a bien des maux dans le monde du libre et apparenté, comme l’absence des commentaires sur les blogs parlant du libre et passant par l’obligation de s’inscrire sur un forum par exemple, il en est un autre : la réinvention continuelle de la roue.

Je n’ai cessé de dire via des vidéos et des billets aux développeurs de distributions de se demander : est-ce que votre distribution est vraiment utile ? Apporte-t-elle quelque chose au schmilblick ?

Y a-t-il le besoin d’avoir 15 distributions basées sur Debian GNU/Linux stable avec l’environnement KDE dessus ? Ou encore 15 autres basées sur Ubuntu avec Xfce en ne changeant au final que le fond d’écran, le navigateur et soyons fou le thème d’icônes ? Ou encore reprendre la recette d’une distribution connue en changeant juste le nom. Si je vous dis ubuntu + Cinnamon ? Vous me répondrez LinuxMint, et non sa pâle réinvention qu’est la Cubuntu

C’est cette forme de réinvention de la roue que j’ai constaté une nouvelle fois en lisant les notes de publications de la NuTyX 9.91 publiées le 14 novembre 2017.

En lisant le paragraphe « Nouveau concept de branches », je me suis dit « tiens, ça me dit quelque chose… »

En effet, il y a trois branches qui sont citées : la stable, la current et la development. On peut les résumer ainsi :

  1. Stable : la version officiellement destinées aux utilisateurs. Ne connaîtra que les mises à jour de sécurité et quelques nouveaux paquets si besoin est.
  2. Current : la base est gelée, les logiciels au dessus sont mises à jour au besoin. Une semi-rolling dans le principe donc. Base de révisions mineures de la stable.
  3. Development : une sorte de rolling complète, mais à durée de vie limitée. Incompatible avec les autres branches, tout en leur servant de base.

Ça ne vous dit rien ce genre de schéma ? Si on a un minimum de culture linuxienne, la réponse est évidente : c’est en gros le même que celui appliquée par la vénérable et ancestrale Debian GNU/Linux avec son trio stable, testing, unstable. En très gros, NuTyX reprend un principe utilisé depuis le milieu des années 1990 tout en le vendant comme presque novateur.

Je n’ai rien contre cette distribution, mais elle était un exemple parfait de la réinvention de la roue.

J’ai un autre exemple que je vais maintenant aborder. Celui lié à la réinvention de Mozilla Firefox mais sans les nouveautés qui font la force de Mozilla Firefox 57 alias Quantum.

Je parle du projet Basilisk qui se veut la continuation de Mozilla Firefox avec le non-support – temporaire ? – des WebExtensions, la continuation de l’utilisation de XUL, le support des extensions anciennes génération, le non-support des processus multiples pour la navigation ce qui peut entraîner le plantage complet du navigateur avec un seul onglet planté, bref, un navigateur vieux d’il y a 3 ans sur certains plans…

Autant dire que c’est sur le plan de la stabilité une forme de suicide. Si les navigateurs ont implémentés le multi-processus, c’est bien pour une raison, non ? Quand on sait que l’équipe derrière le projet et son « ancêtre » Palemoon est constitué de trois personnes… Il y a combien de développeurs chez Mozilla déjà ?

Vous comprendrez aisément mon agacement devant cette réinvention constante de la roue permise par les libertés fondamentales du logiciel libre, spécialement la liberté 1. Mais ce n’est pas parce que l’on peut sauter d’un pont à l’élastique qu’il faut obligatoirement le faire, non ?

Je dis cela, mais je ne dis rien au final…